Très cher militant,
Permets-moi tout d’abord de te faire part de toute l’admiration que j’ai pour ta constance et pour ta persévérance. Tu as fait du militantisme une profession à plein temps, et tu as de la chance de trouver en ce pays des objectifs nobles pour lesquels tu peux te battre sans te couvrir de ridicule.
Ton militantisme est omniprésent : ta musique est militante, ta timeline sur facebook est militante, ton t-shirt est militant, ton discours, même à propos de banalités est militant, tes lectures sont militantes, ta photo de profil est militante, tes blagues sont militantes, tes cheveux sont rebelles, donc militants. Tu as ce besoin constant de prouver au monde que tu es moralement plus élevé par rapport au reste de la populace, réduits à leur condition de non militants.
J’ai l’intime conviction que si tu étais, disons, en Norvège, tu aurais milité pour l’instauration de la semaine de neuf jours, pour la suppression du dernier wagon des trains, ou encore l’interdiction des roux. Aussi, tu aurais probablement lutté contre la dyslexie sous prétexte que c’est une maladie inventée par le capitalisme, mais on me signale que tu as déjà franchi ce seuil du ridicule.
Dépourvu de tout propos, tu as acquis ces deniers temps une certaine autorité morale que je regrette t’avoir un moment reconnu. Tu t’es servi de moi pour t’auto-proclamer antre chantre de l’intégrité et de la bonne volonté, et tu es devenu, sans que personne ne te donne ce pourvoir, Haute Autorité du Nihilisme et du Militantisme, distribuant les bons points à qui tu veux, et affligeant infligeant les blâmes à ceux qui ont osé te défier. Je regrette avoir eu dans le passé de l’estime pour ta petitesse.
Je ne sais plus, au final, quelle est ma plus grande crainte ; ne pas fêter la chute du makhzen de mon vivant, ou te voir accéder au pouvoir, toi et tes semblables. Tu es un petit tyran que je ne voudrais surtout pas voir un jour diriger le pays. Je te vois bien organiser des autodafés nationaux des livres de Hayek sous prétexte que tu n’es pas d’accord avec ce que tu n’as même pas lu. Je te vois emprisonner tes opposants et tes critiques. Je vois d’ici les pelotons de l’armée révolutionnaire exécuter dans la place publique les suppôts de l’Ancien Régime.
Tu reproches aux makhzenistes le culte de la personnalité du Roi, mais toi-même, mon ami, tu as élevé au stade de divinités supérieures certaines figures du militantisme que tu as souillé par leur invocation répétée, à tort et à travers, t’appropriant ce qui appartient à tous les marocains. Il est par exemple trop tard qu’une Saida Mnebhi devienne figure nationale de la lutte pour la liberté et pour la dignité, tant tu as insisté à associer ton organisation avec la figure grande dame, tant tu as placardé ses photos, imprimées sur du papier de mauvaise qualité, partout dans le siège de ton parti et là où tu te réunis.
Cher militant,
J’ai fouillé dans ta littérature, et j’ai trouvé, entre la dictature du prolétariat que tu soutiens et celle du clergé à laquelle tu t’allies, tout un ensemble de principes hautement démocratiques qui te permettent de gagner haut la main n’importe quel duel rhétorique : l’accusation de makhzenisme. Ta devise est donc devenue : Tu n’es pas d’accord avec moi car tu fais partie du makhzen. Ou encore ; Tu es bourgeois, donc tu as tort.
Tu es ainsi devenu la baltajia des démocrates. T’en rends-tu seulement compte ?
Il ne faudrait pas s’étonner après cela que ta voix ne porte pas parmi les masses populaires, expression que tu apprécies tant. Qui voudrais-tu convaincre par ton discours archaïque que mes parents entendais déjà aux années 70 ? Qui voudrais-tu rallier à ta cause si ton seul argument est l’insulte ? Qui voudrais-tu qu’il t’écoute quand tes communiqués font passer le Maroc pour la Syrie ? Ne crois-tu pas éxagérer un peu lorsque tu évoques les forces de répression sauvage du régime fasciste makhzenien ? Certes, le Maroc est à des années lumières de la démocratie, mais il se trouve qu’aucun de tes compatriotes ne voit parader dans ses rues les forces que tu évoques. Tu passes pour un fou, ou pour un menteur, mais en tout cas pas pour un leader capable de conduire ses camarades à la révolution.
Or, cher militant, je t’aurais tout pardonné si seulement tu en avais entre les jambes. Jamais, durant toute ta vie, tu n’es sorti dans la rue pour réclamer haut et fort ta république idyllique. Et quand des jeunes, qui n’ont pas ta mentalité de merde, qui n’ont pas ta sclérose idéologique, ont réussi à rassembler des centaines de milliers de leur compatriotes pour demander la liberté et la dignité, tu t’es incrusté dans leurs rangs comme un rat pour exiger le départ de Mohammed VI que par ailleurs tu n’as jamais demandé publiquement, ni écrit noir sur blanc dans tes documents officiels. Quel courage, dis-donc !
Tu traques n’importe quel décès en vue d’en faire un martyr, non pas de la lutte du peuple, mais plutôt de ta propre cause à toi. Tu jubiles quand tu entends que des troubles quelque part au Maroc dégénèrent, et que morts et blessés sont peut-être tombés. Tu n’as strictement aucune envie de voir les choses se calmer et des vies humaines épargnées, parce que tu es plus généreux avec le sang des autres qu’avec le tien. Ce n’est pas la vie digne qui t’intéresse, mais plutôt la République. Comme un petit gamin qui s’agrippe à toi en voulant à tout prix une friandise rouge, alors que la noire a exactement le même goût.
Tu es, à toi seul, un charabia d’incohérences qui me rappelle les gesticulations du frère guide Muammar Khadafi. D’un côté, tu prétends être exempt de toute collaboration avec le Makhzen, et de l’autre tu vas mendier ses subventions (en ce justifiant par une débilité que je t’épargne de ridicule de rapporter ici) et tu vas travailler comme enseignant ou comme fonctionnaire de l’Etat. D’ailleurs, je te vois organiser des manifestations pour intégrer tous les diplômés chômeurs sans sélection à la fonction publique, c’est-à-dire au Makhzen.
Très cher militant,
Je ne discuterai plus de choses sérieuses avec ta médiocrité. Je te parlerai de nanas et de la consistance de leurs poitrines. J’espère seulement que tu ne vois pas en le sexe une occupation bourgeoise et makhzeniste, mais cela ne m’étonnerait point.
Tu as réussi à me dégoûter de la politique. Tu peux t’en réjouir, car c’est probablement le seul combat que tu peux espérer gagner.





